Vu sa taille, je divise cet article en deux partie : le résumé d’un
article suivi d’un commentaire plus personnel.
J’ai eu récemment une discussion poussée avec un ami sur la place de l’identitaire
dans le champ politique. En gros résumé, pour lui, l’identitaire et la culture nationale en général sont le fruit d’une construction de l’Etat ou du moins d’une classe dominante. Pour lui,
l’identité, propre à chaque individu, ne regarde que lui, et en aucun cas l’Etat n’a à mettre le nez dedans sous quelque forme que ce soit.
Cela m’a incité à me replonger dans l’excellent article de Daniel Weinstock « la neutralité de l’Etat en matière culturelle est-elle possible ? ». L’auteur se définit comme libéral,
« opposé au nationalisme, au communautarisme (…) et à la place prépondérante qu’occupe dans les débats (…) le discours de l’identitaire ». A ce titre, S’il s’oppose au nationalisme minoritaire, il critique tout autant les états nations libéraux et qui
« sont par leur investissement du champ identitaire et culturel parmi les premiers à remettre en cause l’individualisme moral dont ils se prétendent pourtant être les ardents
défenseurs ». Expressions politiques « minoritaire » et « majoritaire » dans l’Etat sont ainsi renvoyées dos à dos sous le vocable de
communautarien.
L’Etat-nation libéral est théoriquement neutre, représente les intérêts de
tous ces citoyens, et n’accorde aucun avantage à un groupe précis au détriment des autres.
Selon la critique communautarienne, cette position ne tient pas à l’analyse :
dans les faits, l’Etat est empreint des références linguistiques culturelles, religieuses, de la majorité. L’Etat agit par nature dans le domaine culturel, et ne peut faire preuve de neutralité
rigoureuse vis-à-vis des différents groupes, pour différentes raisons :
- c’est un
agent linguistique, il doit communiquer avec ses citoyens et doit privilégier un nombre restreint de langues pour des questions
pratiques.
- La démocratie
libérale elle même est culturelle : elle est le produit de certaines sociétés a une période historique donnée. Elle ne peut donc parfaitement correspondre a certains groupes minoritaires.
(ex : dans le culte catholique, la figure d’autorité est bien plus importante que dans le protestantisme)
- La division du monde en états consacre domination arbitraire de certains groupes à l’origine desdits états. Construction des
états est le fait du hasard historique. Certains groupes n’avaient pas vocation à dominer et d’autres à être dominés.
S’ils sont d’accord sur le constat, nationalistes étatiques et
« particularistes » se divisent sur la solution à apporter.
Pour les nationalistes étatiques, il faut une identité commune pour que
institutions d’une démocratie libérale soient viables. Puisque l’interpénétration Etat/Culture est inévitable, il faut que tous les citoyens se retrouvent dans la culture que l’état
véhicule : d’où une logique d’assimilation forcée et une logique de construction nationale-étatique. Cette construction est fondamentalement injuste, coercitive, et remet en cause les
droits individuels, réduit la liberté de choix de vie. Ou alors elle est inefficace, si l’Etat laisse des identités minoritaires fortes, celles-ci peuvent à tout moment se développer dans
la sphère publique, le politique, et rendre caduque l’identité commune.
Pour les particularistes : il faut donner aux minorités les mêmes droits qu’a
de fait la majorité dans l’Etat nation. Chaque minorité doit avoir un espace institutionnel ou exprimer son identité. Cela aboutit à une logique de dispersion du pouvoir et de citoyenneté
fragmentée, multiculturelle. L’autonomie politique nécessaire à la minorité pour se protéger des pressions induites de la majorité .Le principe est, en quelque sorte, de faire que les
minoritaires soient toujours majoritaires quelque part. Cette logique pose également différents problèmes :
Ou doit-on s’arrêter? Faut-il accorder les mêmes droits aux groupes
religieux ? aux joueurs de boules ? Une identité aujourd’hui, ce n’est pas uniquement la sphère ethno culturelle, c’est multipolaire. La limite posée à la reconnaissance des minorités
sera par nature arbitraire.
De plus, chaque individu appartient à un grand nombre de groupes, pas à un seul. Si
on donne des droits collectifs à un groupe, on l’institutionnalise, on le rigidifie, on renforce sa hiérarchie, il est plus dur de changer de groupe
et de conserver sa liberté individuelle.
Enfin, l’Etat de droit garantit quand même les droits individuels les plus
fondamentaux ; un groupe qui s’autonomise de l’Etat le fait parfois pour garder une position de subordination sur ses membres : deux exemples en sont les droits des femmes dans les
groupes religieux ou le refus dans une minorité de laisser ceux qui le veulent accéder à langue de la majorité.
On voit donc que dans les deux
cas les risques sont analogues : il faut éviter que les institutions deviennent les véhicules de formes de vie culturelles au nom desquelles on se sent autorisé a court-circuiter les
libertés individuelles. On aboutit donc à une impasse avec dans les deux cas des réponses très imparfaites.
Comment alors arriver à une véritable neutralité culturelle de l’Etat ? On
peut tendre vers cet idéal si l’Etat parvient à se dissocier largement de la culture de la majorité.
C’est alors toute la critique communautarienne (majoritaire comme minoritaire donc)
qui doit être remise en cause.
- langue
commune pour communiquer avec l’Etat reste effectivement nécessaire. Mais cette langue commune peut rester une langue étrangère, non maternelle, pour minorités (et donc être uniquement enseignée
comme telle, comme langue étrangère). De plus, la langue commune ne doit pas être considérée comme consubstancielle a l’état mais rester purement un outil technique. Et en cas, par exemple,
d’immigration massive qui ferait changer la majorité linguistique au sein de l’Etat, elle peut parfaitement changer. L’Etat doit s’adapter à la population et non l’inverse.
- La démocratie
libérale est certes issue d’une certaine culture (occidentale, XVIIème siècle…) : mais peut et doit être amenée a se développer dans une logique
ou aucune conception de la vie bonne ne domine, et ainsi se détacher de ses référents culturels. Elle doit devenir un régime purement « technique, »
a-culturel.
- Dans une
démocratie qui marche bien, c’est la politique du consensus qui joue, pas la majorité qui s’impose a la minorité. il faut une démocratie délibérative ou citoyens tenteront de se convaincre du
bien fondé de leurs positions plutôt que passer par l’épreuve de force. Seuls une forte tradition démocratique alliée à des institutions efficaces sont nécessaires.
Quels sont alors les avantages d’un Etat neutre
culturellement ?
- Le discours
identitaire a quel niveau que ce soit, tendance a défendre des positions politiques non pas sur des raisons partageables et intelligibles par l’interlocuteur mais en invoquant l’identité a
laquelle telle ou telle position est intrinsèquement liée. Cela inhibe l’échange de raison, bloque le débat et la démocratie
délibérative.
- Cela rend
plus difficile les compromis. Remettre en cause son identité, c’est remettre en cause son intégrité, on fait monter les enchères. C’est différent de valeurs ou d’intérêts « logiques »
sur lesquels on peut facilement faire des compromis.
Faut t’il pour autant reprocher aux partis représentant les minorités d’être des
mauvais joueurs dans le jeu démocratique ? Non, cela peut être tout a fait rationnel, c’est une posture de défense qui augmente le prix que l’adversaire aura à assumer dans le débat. Mais
cette opposition reste délétère à long terme pour une démocratie saine.
Le problème de fond, c’est que l’état se comporte lui même comme entrepreneur
identitaire ; du coup à partir du moment ou il entend créer une identité commune et mettre en oeuvre tout les moyens coercitifs dont il dispose pour atteindre cet objectif, il est
logique que les minorités ripostent sur le même terrain. Si on veut aboutir à une démocratie délibérative et éviter ce climat d’affrontement, l’état doit abandonner le terrain
culturel.
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