Tirer les jeunes par la langue

Publié le par In(ter)dépendant

 

Me baladant sur le BondyBlog, je suis tombé sur une intéressante série d’articles* consacrés à la langue de Villiers-Le-Bel (95). De quoi s’agit-il ? D’un langage « créé » depuis une dizaine d’année par les jeunes de Villiers, qui reprend des expressions et du vocabulaire des différentes langues parlées au sein des minorités présentes dans la ville. Dixit l’article du BondyBlog, « il s’agit désormais d’un « langage » à part entière qui nécessite un apprentissage - On a créé une langue que tu peux parler, où que tu sois, dans le XVIe ou en banlieue. » Un dictionnaire est d’ailleurs en projet. La où ça devient particulièrement intéressant, c’est quand certains intervenants assument le communautarisme de la démarche, le refus de l’assimilation à la française et la volonté d’être acteurs de sa culture, et se comparent au breton et au catalan.

Alors y a-t-il des choses à comparer  dans les situations respectives ? Etant tout sauf spécialiste en sociolinguistique, quelques points m’ont tout de même posé question. D’abord un point commun entre les deux situations : la démarche d’utilisation d’une forme d’expression distincte relève à la fois –en négatif – d’un sentiment d’appartenance à une minorité exclue par les normes étatiques et sociales de la majorité en général et d’une réponse à une volonté d’exclusion de la part de la culture française majoritaire et, – en positif – d’une volonté d’être acteur  de ses référents culturels. Les différences ensuite : à Villiers on trouve en sus la dimension territoriale, ou – au sein d’une même génération – tous parlent la même langue, alors que pour le Breton les locuteurs se retrouvent quasi-uniquement en fonction d‘affinités culturelles ou militantes. En Bretagne, la langue a été passée par pertes et profit dans l’identité collective des jeunes bretons.  De la même façon, l’aspect social joue à Villiers le Bel – on est par exemple en ZEP, et certains interviewés soulignent l’absence de perspective pour les jeunes, et (donc ?) le renforcement du sentiment d’appartenance.

L’aspect négatif, c’est que si on en arrive à cette langue de Villiers, c’est probablement – même si l’article du BondyBlog ne le dit pas – parce que les langues employées par la génération des parents n’ont pas été transmises – comme pour le breton finalement -. Chacun voit midi à sa porte, mais pour ceux qui auraient voulu l’apprendre, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas été aidés par le système éducatif. Donc finalement c’est un plus… pour un moins.

Cet exemple de Villiers-le-bel a tendance à confirmer que le modèle français un peuple, une langue, une culture est en train de craquer. Au-delà de l’aspect social, ghettoisation des banlieues, etc, qui sous-tend la situation des banlieues comme Villiers-le-Bel,  cela montre aussi l’installation de fait d’un multiculturalisme. Le cas de Villiers le Bel m’a d’ailleurs fait penser à la mercuriale d’avril de JPLM sur le site contreculture, sur la relation culture dominante/dominée dans le cadre français, mais aussi la volonté d’être acteur et le refus de se laisser imposer une norme culturelle. Concernant le breton, l’enjeu aujourd’hui n’est peut-être pas de cracher sur l’état parce qu’il a flingué le breton ou qu’il donne pas assez de moyen. Aujourd’hui la culture sous toutes ses formes passe de toute façon de moins en moins par l’Etat (que ce soit au niveau financier ou des normes imposées). L’enjeu premier est plutôt de présenter un projet positif et attirant pour le breton. Plus facile à dire qu’à faire, mais déjà c’est un état d’esprit à inventer et réinventer.

 

*Les trois articles consacrés à la langue de Villers : ici, ici et ici

 


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