Dimanche 20 juillet 2008

(… et sur la vision qu’en a le mouvement Breton).

 

L’idée de cet article m’a été donnée par une discussion sur le blog de Gael Briand, en partant du 14 juillet, sur les rapports entre Etat et nation et sur la nature de la construction nationale française.

Pour accéder au débat initial :

http://lapolitiqueduchacal.over-blog.com/article-21190537-6.html#comment29459563

J'ai trouvé celui-ci intéressant à double titre: outre le sujet premier, il montre la façon dont le modèle français est vu au sein de l'Emsav, et les différents modes de critiques qui peuvent être apportés.
 

Une des idées développées était qu’en France, la façon dont l’Etat et l’identité nationale se sont mis en place est exceptionnelle. Dans le reste de l’Europe, la nation aurait existé avant l’Etat, et l’Etat aurait résulté de la volonté nationale, de celle des citoyens. En France, à l’inverse c’est l’Etat, construit à partir du haut qui aurait existé avant la nation, et qui aurait construit la nation française à partir de rien et en laminant au passage les nations minoritaires présentes sur son territoire.

 

Je ne partage absolument pas cette vision de l’Histoire de la France qui consiste à présenter comme exceptionnelle et hors-normes (au sens premier) sa construction nationale. L’Histoire de la construction de la nation française est la même, et surtout ni plus ni moins artificielle que celle de la plupart des autres Etats de l’Europe de l’Ouest. Trois exemples assez évidents peuvent être pris pour illustrer la chose.

L’Etat espagnol tout d’abord a tenté sur le long terme de mettre en place exactement la même construction nationale étatique et de détruire les minorités culturelles de son territoire. Le processus n’a jamais pu être mené très loin pour différentes raisons ; Une crise économique globale a débuté dès le XVIIème siècle, a débouché sur de graves problèmes politiques (guerre de succession d’Espagne vers 1700). Aux XVIIIème et XIXème siècles, l’Etat espagnol, très affaibli, est bien incapable de mettre une telle politique de construction nationale. La dernière tentative en ce sens vient du régime dictatorial de Franco qui interdit toute expression aux minorités. Sa chute achève de discréditer l’idéologie centraliste en Espagne. Même si aujourd’hui encore certains courants politiques, en particulier au sein du Parti Populaire (droite dite modérée) mènent un combat d’arrière garde, cette Espagne a définitivement disparue.

Le Royaume-Uni a également à une époque tenté de construire un Etat unitaire, notamment en imposant une administration normalisée au pays de Galles aux alentours du XIVème-XVème siècle. Mais l’Etat et le souverain ne sont jamais réellement parvenus à imposer leur pouvoir face aux contre-pouvoirs que sont les grands féodaux et le parlement. Une tradition de résistance au pouvoir royal s’est imposée très tôt avec l’Habeas Corpus. La Glorieuse Révolution a mis un terme à toute tentative de construction d’un Etat monarchique fort. Grâce aux contre-pouvoirs, une logique d’évolution démocratique s’est installée. C’est ainsi que le Royaume-Uni a stoppé très tôt sa politique d’unification linguistique au XIXème siècle (en particulier au Pays de Galles) ou a mis en place le droit de vote pour les femmes dès 1928, avant tous ses voisins.

La Belgique enfin a tenté de construire un Etat unitaire, en particulier au plan linguistique dès sa création. Mais évidemment, lorsque l’on commence avec plusieurs siècles de retard sur ses voisins, et qu’en prime la majorité culturelle de l’Etat (francophone) est en fait une minorité en nombre, ca n’a aucune chance de fonctionner. Et le modèle se désagrège totalement aujourd’hui.

 

En parallèle, le succès de la construction étatique française n’avait rien d‘écrite dans le marbre. Un simple exemple qui pourrait être multiplié: admettons que la France aie perdu quelques batailles de plus au XIVème siècle et la guerre de 100 ans. Un roi anglais s’installe à Paris. L’Etat français naissant aurait eu bien du mal à s’en remettre.

Même aujourd’hui on voit que l’Etat français soit-disant totalement unitaire sait aussi s’adapter quand – du point de vue des rapports de force – les circonstances l’exigent. Sans même parler du cas de la Kanakie, on peut citer le statut particulier de l’Alsace, notamment au plan religieux, depuis 1918 (concordat), ou encore le statut particulier proposé par referendum en Corse et refusé in extremis il y a quelques années. Il est intéressant de noter que ce referendum a été proposé alors même que les nationalistes n’avaient en Corse pas un poids politique prédominant : pas de député et même pas de conseillers généraux. Preuve que l’etat français, sous une apparence ultra-dogmatique, sait adapter ses principes lorsque els circonstances l’exigent.

 

Quelle conclusion doit-on tirer de ces éléments ? Tout simplement, la nature de la construction nationale Française n’a rien d’exceptionnel dans le cadre européen. La seule différence, c’est que, pour des raisons extérieures (crise économique, voir simplement une bataille gagnée ou perdue) cette construction a pu être poussée bien plus loin que les tentatives espagnole ou autres.

 

 

 

 

 

 

Tout un discours traditionnel du mouvement breton est un discours culturaliste qui consiste à critiquer la France en partant de cette idée de construction nationale différente. Il s’agit de critiquer un Etat-Nation totalement artificiel face aux communautés nationales « réelles », bretonne, basque ou encore catalane, basées sur une identité et une culture commune.

Ce discours appliqué à la Bretagne paraît d’autant plus décalé que la Culture de Bretagne est historiquement double : issue d’immigrants Bretons sur un territoire Gallo-Romain, puis divisée en partie Gallaise et partie Basse-Bretonne. Si l’on suit ce discours traditionnel de l’Emsav, faut-il en déduire que la logique nationale bretonne est tout aussi factice que la française ?

Cette identité nationale est elle-aussi le fruit d’un Etat, brittophone puis francophone. La différence, c’est que ces états se sont effondrés avant d’avoir pu forger une identité nationale forte En particulier, si l’Etat brittophone de Nevenoë s’était maintenu, il aurait mis en place (ou du moins tenté de mettre) le même processus d’unification linguistique aux dépend des populations de l’Est.

 

Quels éléments retenir ?  Evidemment, toute construction nationale comporte une très large part d’artificialité. La mise en place d’une identité nationale commune, notamment par des phénomènes d’unification, pour ne pas dire d’épuration linguistique, est un phénomène historiquement daté, qui prend sa source à la fin du Moyen-Age et atteint son apogée à la fin du XIXème siècle. Cela n’a rien d’un phénomène particulièrement glorieux ou démocratique, et il serait plus que temps de passer définitivement à autre chose, à une logique de citoyenneté transnationale et multiculturelle.

L’Etat français, comme  ses homologues espagnols ou autres, est un reliquat de cette période, et sa politique de refus des langues et des identités minoritaires est complètement hors de notre temps. Dans cette logique, le modèle d’Etat français n’a rien d‘exceptionnel. C’est juste le modèle d’unification nationale qui a été le plus poussé, et qui met logiquement aujourd’hui le plus de temps à se défaire. C’est juste le dernier des dinosaures.

 

 

Par Kevin - Publié dans : L'exception culturelle française
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